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Sayad, un Socrate d'Algérie en mouvement

Le fait de la domination et le postulat de la liberté

Migrance - n°14

Il m'est difficile d'évoquer Sayad sans céder à la nostalgie de sa présence chaleureuse, de son humour. Sans me remémorer l'audace, l'originalité, le poids de son travail théorique, sa position de travailleur intellectuel, faite d'une capacité d'étonnement, de courage, d'obstination, d'esprit de finesse, de légèreté, de profondeur.
L'hospitalité faite d'égard, d'attention, de respect infini de l'autre dans la rencontre apparaissait tout-à-coup pour ce qu'elle est: un bien précieux, un instant de bonheur, de grâce.
Il est impossible d'évoquer Sayad sans sourire. Et même sans rire.
Son apparente distraction dans la vie quotidienne évoquait l'étonnement socratique. Chez Sayad, la maïeutique était, en quelque sorte, non une seconde qu'une première nature. Un Socrate d'Algérie, le corps en exil, mais l'âme habitée par le destin des algériennes et des Algériens, par les montagnes de Kabylie, par la mer. Un Socrate d'Algérie, travailleur immigré lui-même. Depuis sa place de travailleur intellectuel, il partageait le sort des travailleurs immigrés inscrits dans le provisoire, la précarité, le déni de l'appartenance et des droits politiques. Le mouvement, même entravé par les visas, était sa condition d'existence. Un Socrate hors lieu - atopos - et pourtant ancré aux frontières devenues pour lui le lieu-phare des conditions d'être et d'existence humaine. Avec la conscience de la béance de l'acosmie au bord des frontières. Un Socrate, avec une passion de la pensée qui agitait, travaillait, pensait les faits sociaux comme une tempête. Pour en saisir l'essence.

Je me souviens avec quelle curiosité gratuite, quel souci de radicalité il réfléchissait à haute voix de ce qui devait constituer le projet et les actions du Groupe de Genève "Violence et droit d'asile en Europe" (GGE), quand en 1993 avec Axel Clévenot, cinéaste, en tant que co-fondateurs du GGE, nous l'avons invité à faire partie du comité de soutien et de coordination pour la fondation du GGE, en compagnie de Victor Danielle Bonilla, écrivain et conseiller du mouvement indien (Cali, Colombie), Nicolas Busch, responsable du bulletin Fortress Europ? (Falun, Suède), Colette Guillaumin, sociologue au CNRS, Jean-Pierre Hocke, ancien Haut Commissaire de l'ONU pour les réfugiés (Genève, Suisse), Laurent Monnier, politologue (Genève, Suisse), François Rigaux, professeur honoraire de droit international (Bruxelles, Belgique), Lode Van Outrive, sociologue, ex-président de la Commission des libertés publiques et affaires internationales du Parlement européen, spécialiste du "laboratoire Schengen" (Herent, Belgique).

En bref, pour situer l'apport de Sayad au GGE, rappelons tout d'abord le texte de fondation du GGE qu'il a co-signé, puisque c'est surtout à partir de cette expérience que je peux évoquer Sayad :

Le Groupe de Genève "Violence et droit d'asile en Europe" a été créé lors d'une rencontre internationale qui a eu lieu les 23-24-25 septembre 1993 et a réuni 70 personnes de 30 pays (Nord, Est, Sud et de milieux socio-professionnels variés) sur une base internationale et interdisciplinaire.
Le lieu du siège et le nom du groupe (GGE) ont été choisis symboliquement en référence à la Convention relative au Statut des réfugiés de l'ONU, signée à Genève le 28 juillet 1951.
Certaines inquiétudes profondes ont servi de base à la constitution du groupe. Les voici brièvement énoncées. L'Europe se renferme. Elle s'isole. Comme si l'isolement avait un avenir. L'Europe s'isole et elle isole. Elle accule à l'exclusion ceux qui n'ont pas le droit d'avoir des droits, pour reprendre les termes de Hannah Arendt, philosophe juive allemande devenue réfugiée. Exclusion aussi par le non-respect des valeurs d'hospitalité et de justice pour lesquels tant d'hommes se sont battus dans les générations précédentes contre les bureaucraties, les fascismes, les dictatures.
Alors, il s'agit de vaincre la résignation et de combattre l'exclusion. Penser et agir dans l'urgence tout en développant une vision de longue durée. Créer un lieu d'échanges, d'expériences et de pensée collective.
Le texte d'appel à la rencontre constitutive du groupe (avril 1993) se terminait par ces phrases :
"Notre projet s'inscrit dans un désir. Celui de l'existence d'un lieu collectif où puisse exister non tant la sagesse, que "l'amour de la sagesse" (C. Castoriadis). Un lieu où soit exploré, à propos du droit d'asile et des contextes où il se déroule, ce qui peut être connu (décrit) et aussi ce que ne peut épuiser la connaissance : les interrogations ouvertes que nous pose l'histoire présente. Alors exercer notre liberté de pensée. Penser, une des formes de l'action. Parce que..."penser, c'est déjà changer. Penser un fait, c'est déjà changer un fait" (C. Guillaumin). Penser c'est résister. Penser collectivement, c'est se donner les moyens de changer collectivement....".
A partir de l'Europe, le GGE, prend acte de l'existence de la violence dans de nombreuses régions du monde et se propose de réfléchir collectivement sur et à propos du droit d'asile. Les pratiques d'application du droit d'asile sont un objet d'analyse en soi, mais ce sont aussi une manière d'observer les transformations de nos sociétés et des nouvelles formes d'exclusion.
Le GGE est un lieu d'observation provisoire de réflexion expérimentale et critique sur l'évolution de nos sociétés, sur la violence et sur le droit d'asile en Europe. Son existence, son dynamisme dépend de l'imagination, du désir, de la force, du courage, de l'impertinence, de l'humour. de la volonté de ses membres" (texte de fondation, p. VII).

Sayad a été membre du GGE jusqu'à sa mort. Dans les projets, les actions, les séances de travail auxquelles il a participé, dans les demandes de conseil, dans les discussions libres, nous avons tous fait cette expérience ineffable de l'exercice matériel concret de la liberté, de la joie de l'activité de pensée et aussi de la responsabilité des intellectuels en temps de crise, thèmes évoqués dans un texte célèbre de H. Arendt(1).
Qu'a apporté A. Sayad au GGE, en plus de la richesse, de la joie, de l'intensité de sa présence? J'aimerais évoquer ici un instant, le texte qu'il a écrit lors de la fondation du GGE. J'en donne un bref aperçu en renvoyant les lecteurs au texte (Caloz-Tschopp, Clévenot, Tschopp, éds. 1994, 193-238, voir référence en note).

L'asile dans "l'espace Schengen": la définition de l'Autre (immigré ou réfugié) comme enjeu de luttes sociales.

Tout au long de quarante-trois pages très denses dont je ne pourrai pas retraduire toute la substance ici dans son parcours de la définition de l'Autre comme enjeu de luttes sociales, Sayad réfléchit à l'asile, au "droit d'asile" à partir de la question fondamentale de son œuvre, Qu'est-ce qu'un immigré? Je rappellerai les grandes lignes de son parcours. Je salue en passant, non sans humour et sans me rappeler les difficultés d'édition, la liberté prise à l'époque par Sayad par rapport aux contraintes éditoriales, grâce à laquelle, nous disposons pour la mémoire collective d'un long texte de très grande qualité.
Dans ce texte, en partant du fait historique de la colonisation et de l'impérialisme, Sayad réfléchit à la genèse pouvant expliquer les déplacements de population dans cet "axe qu'on dit Nord-Sud", au double processus d'universalisation d'un système économique et social et du système politique qui lui est associé. Il examine "de près les avatars auxquels cette double universalisation a donné lieu presque en tous les pays autres que ceux où elle a pris naissance, en tous les pays qu'elle a gagnées à elle et à son emprise hégémonique" (195). Tout en critiquant la notion d'universalisation, il décrit ce qu'il appelle "une sorte d'inconscient social, dans la mesure où il n'a jamais été consciemment élaboré", dans lequel s'inscrit la notion d'asile. Il souligne combien il est facile à comprendre que "la notion même d'asile ou de refuge, telle qu'elle s'est établie tout au long de son histoire qui est l'histoire politique de toute l'Europe, ait eu d'abord pour seule aire d'application l'Europe pour laquelle elle s'est constituée [...] et l'incline à ignorer l'existence même de cet autre monde pour lequel elle n'est pas faite" (197-198).
Puis il s'arrête à la spécificité du droit d'asile en terme de droit ou devoir. Il souligne que les Etats présentent le droit d'asile comme "un devoir, une obligation que les Etats s'imposent à eux-mêmes", ce qui l'amène à formuler une question sur le statut du droit d'asile: "Aussi, n'est-il pas tout à fait absurde de se demander si le droit d'asile, puisqu'il est ainsi nommé, est réellement un droit au sens ordinaire du terme?" (199). C'est un droit lié à l'arbitraire, "un droit qui n'oblige pas ceux à qui il s'impose, parce qu'il ne s'impose à eux que moralement et ne comporte de sanctions que morales" (199). La logique et l'efficacité de ce droit "tiennent plus du sentiment que du droit", il est alors abusif de parler de "droit d'asile" souligne Sayad. A la question de "qu'est-ce qu'un persécuté politique?", l'Etat avec sa "charité" ne peut répondre. Il ne peut y avoir qu'une réponse, qu'en repartant de la notion de liberté. Là se situe sa spécificité. Le droit d'asile est un droit s'il s'appuie sur le principe de liberté. Il est fragile - "de la fragilité des biens précieux" (202). Ne pas inscrire le droit d'asile dans les constitutions, ne pas traduire la liberté en droits, mais le situer dans des principes généraux extra-juridiques, c'est pour Sayad "opérer une rupture historique avec, précisément, toute la philosophie qui est fondement du droit d'asile, depuis son premier énoncé dans la Constitution (française) de 1793, art. 120).
Puis Sayad considère la distinction dans la "pensée d'Etat" entre l'immigré et le réfugié qui sont les "deux figures emblématiques de l'étranger et deux illustrations de la séparation diacritique entre "national" et "non-national" qui est une "naturalisation" des rapports socio-politiques.
Pour être vue, perçue, la présence étrangère doit donc être "dénaturalisée", "ou, pour le moins, relativiser la distinction (entre immigrés et réfugiés), pourtant bien mince mais dont les effets sont incalculables, qui est fondement de la présence étrangère comme présence "non-nationale" (203). Tous les discours sur l'étranger, sont marqués nationalement, dans un espace qui lui aussi est défini nationalement, nous répète Sayad. Donc "penser l'immigration sous toutes ses formes, penser l'asile, c'est penser le "national" et c'est toujours le penser nationalement" (204). C'est "penser l'Etat qui pense l'immigration". Qui ne pense l'Autre qu'abstraitement et non dans sa condition d'existence. Pour masquer, occulter sa présence essentiellement politique, même quand elle est immigration de travail. Dans un tel contexte, il "appartient à notre univers mental, c'est une de ses exigences, que toute présence étrangère ne puisse être que "provisoire" en droit et cela aussi longtemps que peut durer ce provisoire" (205). L'expulsabilité est constitutive de la condition même de l'immigré (205). Et la neutralisation politique a un rôle de naturalisation de sa présence. Elle découle logiquement des conditions de la présence que Sayad décrit dans la série d'équations présentes dans le processus (205). Il analyse comment l'immigration intervient comme argument "à charge dans le procès intenté à l'asile" (211), dans les discours "d'abus du droit d'asile". Puis il montre comment l'asile oscille "entre l'allégeance aux uns et le reniement ou la trahison à l'égard des autres, ou l'impossible autonomie" (220). Il rappelle comment "le refuge est la seule calamité totalement humaine: calamité des hommes du fait des hommes eux-mêmes" (223). Il réfléchit à Schengen, aux présupposés et aux effets de la convention de Schengen, qui pour lui est "l'illustration exemplaire de la "complicité objective" des pays unis par l'immigration (229), tout en parcourant les "énormes enjeux" du contrôle de Schengen (administratif, financier, technique, politique, etc.).
Dans une page très puissante à laquelle je renvoie les lecteurs, il termine son long article en réfléchissant aux logiques auxquelles est soumise la solidarité. Une logique d'inclusion-exclusion, de contrat, etc.? Sayad déplace et radicalise l'interrogation, tout en lançant un appel à la lutte pour la défense de l'asile qui fait partie des luttes sociales. Faut-il faire appel à "la fiction d'une menace extra-humaine qui viendrait peser sur l'humanité entière, et pèserait sur elle de manière humaine bien sûre, c'est-à-dire de manière qu'elle puisse être humainement comprise comme menace, pour espérer voir se réaliser une humanité pleinement solidaire?" (237). L'effet d'universalisation attendu viendrait alors d'un "danger hors du commun, un danger "hors de l'humain", un danger "inhumain", mais un danger qui devrait pouvoir être ressenti, pensé comme humain, parce que l'homme ne peut penser qu'humainement, que ce qui est à sa mesure humaine. L'humanité se constituerait sous la nécessité et en ce sens, l'asile est toujours une "volonté continuée", un "effort sur soi". "A ce titre il mérite considération, et gardons-nous bien, même au plus fort de nos reproches, de jeter le bébé avec l'eau du bain" (237).
Cinq ans après, un tel texte, sa logique minutieuse d'examen du processus de contrainte - pensée et action d'Etat - qui pèse sur l'asile, son appel à défendre l'asile révèle toute sa pertinence alors que l'on se trouve en face de modèles étatiques et policiers qui créent de nouveaux paradigmes en forme de cercles pour codifier, hiérarchiser l'accès à l'immigration de travail et au droit d'asile (modèle des trois cercles en Suisse, modèle des quatre cercles dans un document de la présidence autrichienne de l'Union européenne(2)), qui énonce de nouveaux discours racistes basés sur la différence culturelle et de civilisation devenue irréductible, où l'on passe, par exemple en Suisse, du mythe de l'Ueberfremdund (surpopulation étrangère) à un nouveau mythe, celui du Wegweizungsvorzug (organisation des renvois), c'est-à-dire, la nécessité, non tant de l'universalisation inéluctable que d'un centre accessible à une très petite minorité et duquel doivent être "renvoyés" des millions d'êtres humains, alors que subsiste une grande inconnue. Où vont-ils être jetés, puisque les pays d'origine n'acceptent plus leurs ressortissants ? Ainsi apparaît réactualisée sous une nouvelle forme la notion centrale du système totalitaire "la superfluité humaine" décrite par H. Arendt. Elle est un des visages du "totalitarisme néo-libéral"(3).
Combien il aurait été nécessaire de parler de cette évolution avec Sayad. Combien, nous aurions voulu lui dire encore: que penses-tu de cela Sayad? Combien aurions-nous voulu l'entendre penser à haute voix. Combien il nous manque aujourd'hui pour dépasser la préoccupation, et imaginer des alternatives pour la pensée et l'action. Résister.
Mais combien, sa pensée est vivante dans son œuvre. Combien elle est précieuse pour la résistance, la création. Qui continue. Que nous voyons à l'oeuvre dans le mouvement des sans-papiers et aussi dans les actes de libre-pensée, de solidarité, de désobéissance civile de ceux qui n'acceptent pas la domination comme un fait, mais comme un postulat. De la même manière qu'ils ne définissent la liberté, à la suite de Kant, de Marx, de Sayad, pas comme un fait, mais comme un postulat confronté à l'urgence d'inscrire le déplacement, le mouvement des êtres humains dans le temps - l'histoire -, l'espace aux frontières d'au- jourd'hui et de demain. L'inscrire comme droit de résidence et d'appartenance politique à part entière, ce que H. Arendt a appelé le "droit d'avoir des droits"(4).
Marie-Claire Caloz-Tschopp, Genève, janvier 1999

1)- Arendt H. (1964): "Seule demeure la langue maternelle", entretien avec G. Gaus, 1980, Esprit, 42, 19-38. Ce texte, est un des emblèmes de la publication fondatrice du GGE.
Il figure à la page IX de la publication qui contient les textes fondateurs des 42 personnes qui ont participé à la première rencontre à Genève les 23-24-25 septembre 1993, Caloz-Tschopp M.C., Clevenot A., Tschopp M-P. (1994) : Asile-Violence-Exclusion en Europe. Histoire, analyse, prospective, Co-éd., Cahiers de la Section des Sciences de l'Education de l'Université de Genève et Groupe de Genève "Violence et droit d'asile en Europe", 463 p. Contributions de : XX réfugiée, Luciano ARDESI, Etienne BALIBAR, Madjid BENCHIKH, Fethi BENSLAMA, Victor-Daniel BONILLA, Jean-Paul BOREL, Christian BOURGUET, Valérie BORY-BEAUD, Nicolas BUSCH, Claude CALAME, Pierre CALAME, Marie-Claire CALOZ-TSCHOPP, Jean-Yves CARLIER, Christophe CHICLET, Axel CLEVENOT, Manfred FRANK, Colette GUILLAUMIN, Francette GUTBERLET, Karl GUTBERLET, Jean-Pierre HOCKE, Rada IVEKOVIC, Ivor C. JACKSON, Adrien LAVENTURE, Jaak LE ROY, René LONGET, Martin MALTE, Laurent MONNIER, Michel Acatl MONNIER, Jan OBERG, Marion O'CALLAGAN, Danielle OTHENIN-GIRARD, Gérard NOIRIEL, Lode VAN OUTRIVE, Massimo PASTORE, Gail PHETERSON, François RIGAUX, Claudine SAUVAIN-DUJERDIL, Abdelmalek SAYAD, Hans-Eberhard SCHULZ, Salvatore SENESE, Marguerit SPICHTIG, Yvette THERAULAZ, Christophe TAFELMACHER, Maren ULRICKSEN VINAR, Marcelo VINAR, Denis VON DER WEID, Leïla ZINET.

2)- Union européenne (présidence): Document de stratégie sur la politique de l'Union européenne en matière de migrations et d'asile, Bruxelles, 1.7.1998 (circulation limitée).

3)- Caloz-Tschopp (1999): Le lit de Procuste de l'intégration (à paraître, Université de Genève).

4)- Arendt H. (1982) : Les origines du totalitarisme. L'impérialisme (tome II), Paris, Points-Politique; Caloz-Tschopp M.C. (éd.) (1997): Hannah Arendt, les sans-Etat et le "droit d'avoir des droits" (tome 1), Hannah Arendt, la "banalité du mal" comme mal politique, Paris, L'Harmattan.

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