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Revue de femmes en Méditerranée

Editorial

extrait du numéro 49 | mars 2012

Lorsque nous avons décidé de proposer le thème "Sous le signe du multiple", à la réflexion de nos auteures, nous pensions surtout à ce qui structure la personnalité de chacun de nous. Ce thème appelle donc, nécessairement, celui de l'identité des personnes. Ou tout au moins à ce qu'on appelle identité. Or la notion d'identité est complexe et paradoxale. Dans identité il y a toujours confrontation entre similitude et différence, entre réel et virtuel, entre le temps T1 et le temps Tn. L'identité n'est pas quelque chose de statique ; elle ne peut être abordée dans l'illusion qu'elle est construite une fois pour toutes. Elle se fait, se défait, se refait dans un constant mouvement de perte et de réappropriation.

C'est ainsi que nous nous interrogions, par ce thème, sur le sentiment que l'on a de l'identité personnelle apparente. La question était : qu'est-ce qui nous construit, nous individualise ? Qu'est-ce que chacun de nous porte en lui d'héritages et de renouveau, de permanence et d'altérations ? Cette construction ferait-elle de chacun des êtres humains un substrat figé sans aspérités et sans contradiction ? L'individu ne serait-il que le produit d'une identification originelle qui l'enfermerait dans des rôles et des attentes définis socialement, en dehors de lui, et ceci pour toujours ?

On saisit évidemment immédiatement le danger d'une réponse affirmative à ces questions. Celui de la crispation identitaire terreau de bien des périls. Or cette identité immobile n'existe pas en réalité. Nous sommes tous confrontés, à chaque instant de notre existence, à des changements : physiques, psychologiques, affectifs, environnementaux… Nous vivons des compagnonnages divers, nous côtoyons des citoyens divers, nous nous inscrivons dans des stratégies de vie diverses, nous traversons des pays divers, et surtout nous traversons le temps… qui nous forme et nous déforme ! Comment alors, après la cavalcade de toutes ces traversées, affirmer une identité statufiée ? L'unicité de l'identité est un leurre. Elle est impossible car chacun est même et Autre qu'il le veuille ou non. Chacun vit cette dualité en soi. C'est peut-être la conscience de ce leurre qui éclaire l'évidence que "l'homme se forme et se crée jusque dans l'altérité de la mort" (1).

Bien entendu nous sommes le produit de notre histoire individuelle et collective. Elle commence à la naissance et nous marque profondément, il n'est pas question de le nier. Mais notre histoire originelle n'a pas de caractère monopolistique. Elle ne règne pas seule sur nos destins. Elle intègre, absorbe, incorpore les vents qui soufflent de toutes parts sur nos vies. Elle est soumise aux multiples mutations que subissent toutes les sociétés humaines depuis la nuit des temps. Quand Wassyla Tamzali nous dit en se référant à l'union hispano-algérienne de ses parents "C'était là des pratiques aventureuses et allègres qui font ce que je suis, une identité altérée qui va et vient de l'étrangeté à l'ambiguïté, comme par autant de chemins vers la liberté" elle s'inscrit doublement dans l'altérité de son être : la sienne propre et celle héritée de l'union métisse de ses parents.

Il y a une dynamique dans l'héritage originel qui en fait un processus et non un état. L'identité est une quête continuelle tout au long de la vie. Cette quête, consciente ou inconsciente, exprime le désir (conscient ou inconscient aussi) d'être Autre. D'être dans "le multiple". Nos expériences singulières nous démontrent amplement le vaste champ où s'interpénètrent nos appartenances et permettent au sujet "vierge" de la naissance, de dessiner l'architecture qui modèle sa personnalité au fil du temps. "Mais nous ne sommes pas seulement des femmes à tâches ou à connexions multiples, nous sommes aussi des êtres multiples. Nous assumons des rôles très différents et de plus en plus avec l'âge. Épouses, mères mais aussi grand-mères tout en continuant à assumer notre travail et notre rôle social. […] Et enfin, de la même façon que l'enfant que j'étais l'avait très vite compris, je me sens à la fois semblable et très différente de toutes les autres femmes. Je me sens unique et multiple." dit Marie-Noël Arras dans le texte qu'elle signe dans la rubrique Du côté de l'enfance.

Elle affirme ici la question de son unité et de sa diversité. Unité, ce "moi-je", sentiment d'originalité et de continuité d'une histoire particulière ; diversité, ce "moi-autre" qui trouve sans cesse appui, sur de nouvelles identifications nourries par la multiplicité des territoires du corps, des activités, des racines, des rêves, des croyances, des amours, des souffrances, des exils, … qui ignorent les frontières et nous imprègnent d'un cosmopolitisme vivant contre lequel nous ne pouvons souvent rien sauf à verser dans la violence inouïe contre soi et contre les autres. Et même cela n'en exonère pas les auteurs de leurs altérités.

Lorsque nous arrivons à dépasser nos traumatismes symboliques ou physiques, ou les deux, nous découvrons la force de notre altérité, la richesse de nos différences, ces personnages distincts qui vivent en nous, successivement dans le désordre ou l'harmonie, comme la vie.
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