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Migrations Société

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la revue du CIEMI (Centre d'information et d'études sur les migrations internationales)

Gare à la peur

Un nouveau spectre hante l'Europe : la perspective de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.

Un sujet en or pour entretenir la peur endémique qui, depuis 30 ans, permet de situer à l'étranger les causes des difficultés économiques et sociales qu'affrontent les peuples européens. Un sujet en or car il rassemble tous les ingrédients qui entrent dans la composition de cette peur sociale diffuse : l'"Orient", le pétrole, l'immigration, la laïcité et… l'islam.

Naturellement, il ne s'agit pas de minimiser l'importance du débat sur les limites théoriques et historiques (donc situées à un moment donné, dans un contexte donné) des territoires "ayant vocation" à intégrer l'Union européenne. Bien au contraire, ce débat est fondamental pour des raisons tant d'ordre général que liées au cas spécifique de la Turquie.

Du point de vue général, la confrontation large et démocratique des idées n'étant pas vraiment ce qui caractérise le processus de construction européenne, toute occasion est bonne à saisir pour livrer aux citoyens européens les éléments essentiels leur permettant - au-delà des rengaines médiatiques - de comprendre les enjeux et de se forger une opinion sur des bases solides et non sur des impressions, des sensations, des sentiments, voire des fantasmes.

Du point de vue spécifique, la discussion démocratique se justifie d'autant plus que, le cas échéant, la Turquie serait le plus vaste (1) et le plus peuplé (2) des États de l'Union.

Et c'est parce que le sujet est important que plus que jamais il convient de bien cerner les objets du débat et de poser clairement les questions. D'ailleurs, les questions en elles-mêmes ne font de mal à personne. Le problème ne peut venir que des réponses inappropriées, "idéologisées", biaisées à dessein, destinées à masquer des sentiments "inavouables".

Aujourd'hui, cependant, la plupart des questions soulevées dans le cadre du débat sur l'intégration de la Turquie à l'Union européenne ne semblent avoir pour objectif que de suggérer un "danger" dont le caractère artificiel se révèle à la lumière des réponses apportées par l'histoire (ancienne et récente).

L'interrogation sur l'appartenance "purement" géographique de la Turquie à l'Europe a-t-elle un sens ? Nous savons bien que la ligne de séparation entre l'Europe et l'Asie à l'intérieur de la grande plaque eurasienne résulte plus des traditions que d'une réalité géographique pure, absolue et immuable. Nous savons également que notre sujet relève plus de la géopolitique que de la géographie physique. Et nous savons enfin que la géopolitique est mouvante et nous offre souvent des contours pour le moins surprenants, comme la notion d'"Occident" durant les années de la guerre froide (3).

Or les Hellènes - les habitants de cette Grèce que nous revendiquons comme l'un des berceaux de notre civilisation - ne se considéraient pas comme des Européens, ceux-ci étant pour eux des Barbares, puisque non hellènes (4).

Certes l'histoire a fait son chemin et la Grèce est devenue un pays européen à part entière, dont personne - ou presque personne - ne met à présent en doute sérieusement le caractère européen. De quand daterait cet ancrage de la Grèce à l'Europe ? Serait-ce "depuis toujours" ? Depuis l'Antiquité ? Depuis que, en faisant sienne les cultures hellénique, hellénistique et gréco-romaine, l'Europe aurait, elle, intégré la Grèce ? Peut-être… Mais il faudrait alors se rappeler que nombre de foyers de la pensée classique grecque se trouvaient en… Asie mineure (5), c'est-à-dire dans la Turquie actuelle ; qu'Alexandre le Macédonien s'est plus attaché à l'Orient qu'à l'Occident, que le monde gréco-romain était un monde méditerranéen plutôt qu'européen.

L'influence décisive de la culture grecque classique serait-elle due à la christianisation du monde hellénistique dès le premier siècle de notre ère ? Peut-être… mais là encore les choses se révèlent complexes, car c'est sur la rive asiatique du Bosphore, en Cappadoce et en Anatolie - c'est-à-dire, dans l'actuel territoire turc - que se trouvent les villes indissolublement liées aux premiers pas du christianisme (6). Et n'oublions pas non plus que, lors de la division de l'Empire romain, la Grèce sera intégrée à l'Empire d'Orient, dont le siège est à Byzance, devenue Constantinople puis Istanbul…

Nous le voyons bien, plus nous cherchons de ce côté-là, plus l'histoire ancienne fait plonger une part importante de nos racines culturelles dans le sol de la Turquie d'aujourd'hui.

Mais c'était alors une terre chrétienne ! Depuis lors, l'islam est passé par là et s'y est imposé !, s'exclameront certains. Sans aucun doute. Néanmoins, avant que les Turcs ne s'emparent de la région (XIVe-XVe siècles), les Barbares (Ve-VIe siècles), les Bulgares (Xe siècle), les Normands (XIe siècle), les Vénitiens et les Francs (XIIe siècle), les Croisés puis les Génois (XIIIe siècle) s'en étaient déjà bien pris à leurs "frères" orthodoxes… tandis que les Arabes s'étaient également mis de la partie (VIIe et IXe siècles).

Quoi qu'il en soit, la Turquie n'a jamais cessé de participer activement aux affaires politiques de l'Europe. Sans nous y attarder, nous nous contenterons de rappeler qu'au cours de plus de cinq siècles l'Empire ottoman s'étendit sur une partie considérable du continent, qu'il participa à la formation historique et culturelle des Balkans, que, au XVIe siècle l'alliance entre Süleyman dit le Magnifique et François Ier contre les Habsbourg a été capitale pour l'histoire européenne, que l'alliance entre Britanniques, Français et Turcs contre les Russes lors de la guerre de Crimée (1854-1856) constitue en quelque sorte le point culminant de la diplomatie du Second Empire français, que, enfin, après la chute de l'empire en 1918, la laïcisation "par le haut" entreprise par le régime dirigé par Mustapha Kemal vise ouvertement à ancrer la Turquie dans l'Europe , ce continent qui, dès le XIXe siècle, n'avait pas hésité à désigner l'Empire ottoman comme "l'homme malade de l'Europe", montrant ainsi que les grandes puissances de l'époque ne rejetaient pas la Sublime Porte hors de l'Europe.

Certes, juste après la Seconde Guerre mondiale, sous la férule du Premier ministre Adnan Menderes, le religieux fait un retour en force dans le paysage politique turc, tandis que le coup d'État du général Cemal Gürsel en 1960 - destiné à "sauver la république d'Atatürk" - et l'exécution subséquente de Menderes n'ont pas empêché que dès les élections de 1961 les antikémalistes reviennent au pouvoir avec le parti de Süleyman Demirel.

Et pourtant, c'est pendant cette période que se consolide l'alliance entre Ankara et l'"Occident géopolitique", consacrée par l'intégration de la Turquie au Conseil de l'Europe (1949) et à l'OTAN (1952) puis, en 1963, par la signature de l'accord d'association avec la Communauté économique européenne (CEE), dit accord d'Ankara, qui prévoit pour l'avenir une union douanière puis l'adhésion pleine et entière à la CEE.

Sans doute le désir de l'"Occident" d'ancrer la Turquie au bloc "anti-soviétique" n'est-il pas étranger à tout cela, la "lutte contre le communisme" conduisant les dirigeants des pays de l'OTAN, États-Unis en tête, à fermer les yeux sur beaucoup de manquements à des principes présentés par ailleurs comme intangibles. Alliée privilégiée de Washington, la Turquie est aujourd'hui présentée par certains comme un sous-marin américain au sein de l'Union européenne, les pressions exercées par le département d'État en faveur de l'adhésion en étant la preuve. Les liens entre Ankara et Washington sont indéniables. Sont-ils cependant plus intimes, plus solides et plus essentiels que ceux qui unissent le Royaume-Uni et les États-Unis ? Refuser à la Turquie sa place dans l'Union européenne serait-il la meilleure manière de traiter la question ?

Il est indiscutable qu'une dialectique sui generis marque l'histoire turque des cinq dernières décennies : les interventions de l'armée dans la vie politique se fondent sur le rôle de garante de la laïcité que lui a assigné le kémalisme, tandis que les "partis démocratiques" dominants ne se sont pas privés de nouer des alliances avec les secteurs religieux pour faire contrepoids aux militaires.

Devrions-nous en conclure que la Turquie serait irrémédiablement condamnée à choisir entre la peste des régimes militaires et le choléra de l'État religieux ? Ce serait oublier que l'adhésion - et, dès à présent, la perspective d'adhésion - de ce pays à l'Union européenne a de fortes chances d'offrir une issue à cette contradiction grâce à l'adoption de l'"acquis communautaire" avec toutes les garanties que cela implique en matière de laïcité au sens large (8) et de respect des droits humains.

La question des droits humains est justement un autre sujet qui inquiète beaucoup les Européens lorsqu'il s'agit de prendre position sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.

Il est naturellement essentiel de ne pas transiger en la matière, car il y va des fondements idéologiques de l'Union. Cependant, il faut en même temps tenir impérativement compte des évolutions récentes qui ont cours en Turquie. Nul ne peut nier les efforts considérables déployés par les autorités turques pour accélérer la "mise à niveau" de la législation nationale par rapport aux normes européennes : abolition de la peine de mort ; autorisation de l'usage de la langue kurde ; amendements constitutionnels visant à renforcer la liberté de la presse, d'association et d'expression ; droits des inculpés et des détenus, acceptation de la primauté du droit international sur le droit national, réduction des pouvoirs de l'armée, etc.

Ces changements légaux ne sont certes pas encore achevés et, dans certains domaines, leur traduction pratique sera certainement longue, car le poids des habitudes et des structures administratives est, comme partout, considérable. En outre, la situation des minorités - kurde notamment - le refus de la République turque de reconnaître les actes de génocide perpétrés en 1915 contre les Arméniens par l'Empire ottoman et la question de l'occupation d'une partie de l'île de Chypre posent un réel problème. Néanmoins, le long processus qui précéderait l'adhésion pourrait aider la Turquie à lever ces hypothèques qui pèsent sur sa démocratie.

Et il est aussi recommandé de tenir présent à l'esprit que le respect des droits humains n'est jamais définitivement acquis et que, en la matière, la vigilance doit être permanente, y compris dans les plus fonctionnelles des démocraties. La Turquie n'est pas la seule à avoir eu ou à avoir encore des difficultés liées à la présence de minorités ethniques sur son territoire (9). Il convient également de ne pas oublier que plusieurs années après son adhésion à l'Europe, l'Espagne était encore confrontée à la question de la torture et des exécutions extra-judiciaires pratiquées dans le contexte de la lutte contre l'ETA, tandis qu'au Royaume-Uni, la lutte contre l'IRA en Irlande du Nord a été entachée par de graves manquements aux droits humains. La France, pour sa part, a attendu de très longues années avant d'aborder ouvertement la question de la torture en Algérie et, par ailleurs, ce n'est qu'en 1995 que le président de la République française a solennellement admis les responsabilités de la France de Vichy dans le génocide des juifs mené par l'Allemagne nazie…

Un autre argument relevant des droits humains est parfois opposé à l'adhésion de la Turquie : dans le passeport turc figure l'appartenance religieuse du citoyen. Oublie-t-on que ce n'est qu'en 2000, 14 ans après son adhésion à la CEE, que la Grèce a supprimé la même mention sur sa carte nationale d'identité ? Et cela ne s'est pas fait simplement, la hiérarchie de l'Église orthodoxe allant jusqu'à organiser des manifestations et des pétitions contre cette mesure, tandis que des journalistes ne se gênaient pas pour affirmer que la "société grecque ne serait pas encore mûre pour la laïcité" (10).

La situation économique de la Turquie est souvent avancée par les opposants à l'adhésion de ce pays à l'Union européenne. Or, selon les données d'Eurostat, le PIB turc par tête exprimé en "parité de pouvoir d'achat" correspondait en 2004 à 28,5 % de la moyenne des 25 pays de l'Union. Ce pourcentage monterait à 30 % en 2006. Avec un taux de croissance qui dépasserait actuellement les 5 % l'écart tendrait à se réduire fortement, d'autant plus que la Turquie a encore dix ans devant elle avant que l'adhésion ne devienne réalité. À titre de comparaison, pour la Lettonie ce chiffre était de 35 % au moment de l'adhésion de ce pays en mai 2004.

Certains soulignent en outre que les disparités entre les régions urbaines de la Turquie occidentale et les régions rurales de l'est du pays sont très importantes. C'est indiscutable, comme cela l'était également pour l'Espagne, la Grèce et le Portugal au moment de leur adhésion respective.

Toujours dans le domaine économique, des opposants à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne invoquent le coût que représenterait la "mise à niveau" économique du pays. Il est indiscutable que, comme lors des précédentes adhésions d'États ayant un niveau économique plus faible que celui de l'Union, des transferts devront s'effectuer au profit de la Turquie. Le potentiel turc, l'apport humain, culturel, géostratégique que représenterait l'entrée de la Turquie dans l'Union n'en vaudraient-ils pas la peine ? Les exemples de la Grèce, du Portugal et de l'Espagne sont assez significatifs pour que nous ayons besoin de nous étendre sur la question. Ajoutons simplement que l'allocation des ressources d'une société relève des choix politiques, des priorités que le corps social se fixe. La question ici n'est donc pas fondamentalement économico-fiancière, mais politique.

Un autre facteur est souvent invoqué pour s'opposer à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne : le "risque migratoire".

Est-il nécessaire de rappeler que le même discours avait été tenu avant l'adhésion de la Grèce (1981) et avant celle de l'Espagne et du Portugal (1986) ? Est-il nécessaire de rappeler que les scénarios catastrophistes annoncés ne se sont pas produits ? Que, au contraire, avec la forte croissance qui a suivi leur adhésion nous avons assisté à la réduction, voire à l'inversion des flux migratoires en provenance de ces pays ? Les prévisions se sont révélées tellement fausses que les délais impartis pour que le droit à la libre installation des ressortissants grecs, espagnols et portugais dans les autres pays membres de la CEE soit effectif ont été fortement réduits. Au cours de la période qui a précédé l'adhésion des dix nouveaux pays membres, en mai dernier, les mêmes propos nous ont de nouveau été copieusement servis, et les Quinze ont imposé des délais allant jusqu'à sept ans pour que la libre installation soit une réalité concrète pour les nouveaux citoyens européens. Nous verrons dans combien de temps ces délais seront fortement réduits, voire abandonnés…

En outre, ceux qui agitent l'épouvantail de l'invasion migratoire feignent d'oublier que la liberté de travail accordée aux ressortissants des autres pays de l'Union permet à ceux-ci de séjourner et de travailler en situation régulière dans leur pays d'installation. Or le "dumping social" qui fait pression sur les salaires et sur les conditions de travail ne prend pas sa source dans le travail des étrangers en situation régulière, bénéficiaires des mêmes droits et des mêmes protections que les travailleurs nationaux. La pression sur les conditions de travail résulte précisément de l'utilisation d'une main-d'œuvre en situation irrégulière, et partant plus facilement exploitable (11). Nous sommes donc en droit de nous demander si ce que craignent certains face à la perspective de l'adhésion de la Turquie n'est pas de voir se réduire le potentiel de main-d'œuvre taillable et corvéable à merci…

Est-ce aussi la "peur migratoire" qui conduit certains à refuser l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne en arguant du fait que si cela se concrétisait l'Union aurait des frontières avec l'Irak et la Syrie ? Nous ne parvenons pas à découvrir une autre motivation à un tel argument car, d'un point de vue géostratégique, il nous semble, d'une part, que l'Union aurait tout intérêt à consolider sa présence en Méditerranée orientale et, d'autre part, qu'il vaudrait plutôt mieux pour elle avoir les oléoducs qui traversent la Turquie sur son territoire qu'en dehors de celui-ci…

Malgré l'aspect condensé - peut-être même schématique - de nos propos, nous pouvons observer que les arguments historiques, géographiques, géopolitiques, économiques et migratoires que l'on oppose à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne sont relativement faciles à réfuter ou du moins à contester sérieusement.

Il reste à examiner l'argument que brandissent certains, peu soucieux d'être taxés de racisme ou d'islamophobie, mais qui apparaît souvent en filigrane à travers des discours plus policés, plus "techniques" ou plus "économiques" : l'entrée de la Turquie dans l'Union signifierait l'accession à la citoyenneté européenne de 80 à 100 millions de musulmans (12), ce qui serait inadmissible en soi… et parce que la Turquie serait le plus peuplé des pays de l'Union.

Passons sur le fait que ce raisonnement tend à confondre culture et religion, qu'il oublie l'existence de Turcs athées, de Turcs croyants mais non pratiquants, de Turcs professant d'autres religions et que, par conséquent, il perçoit le peuple turc comme une sorte d'armée islamique qui ne rêverait que de ressusciter l'Empire ottoman et la Turquie comme un pays sur le point de tomber dans les rets de l'"intégrisme fondamentaliste islamiste radical".

Sans entrer dans le détail (13), rappelons seulement quelques éléments à prendre en compte dans notre réflexion.

Premièrement, l'actuel parti au pouvoir en Turquie, le Parti de la justice et du développement (AKP), refuse le qualificatif d'islamiste et s'affirme comme l'équivalent en terre d'islam des partis démocrates-chrétiens si puissants dans tant de pays européens et latino-américains. Certains l'accusent d'avancer masqué et de profiter de la logique de l'adhésion pour affaiblir l'armée (qui, comme dans les autres pays de l'Union, serait écartée du jeu politique) et pouvoir ainsi islamiser plus facilement le pays, avant de faire de même avec le reste de l'Union. Naturellement, cela relève du procès d'intention, mais ne semble pas gêner ceux qui l'instruisent.

Deuxièmement, l'islam est présent en Europe depuis des siècles. Des pays comme l'Albanie et la Bosnie - que personne ne songe à condamner à rester pour toujours en dehors de l'Union - sont des pays "à majorité musulmane" autochtone. Par ailleurs, des millions de musulmans, pratiquants ou non, immigrés ou enfants d'immigrés, vivent dans les différents pays de l'Union européenne. En outre, quelque 300 000 Grecs et environ un million de Bulgares sont d'origine turque. Faudrait-il leur refuser la citoyenneté européenne au seul motif qu'ils sont de "culture musulmane" ?

Troisièmement - et il ne s'agit que d'un simple rappel historique - quand leurs majestés très chrétiennes Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille ont chassé les juifs d'Espagne, la Turquie a ouvert ses portes aux persécutés. Certes, c'est de l'histoire ancienne. Mais, il y a seulement une soixantaine d'années la Turquie a de nouveau su recevoir des juifs qui fuyaient les persécutions nazies, tandis que dans d'autres pays incontestablement européens et chrétiens, les tenants de la collaboration avec le IIIe Reich apportaient sans drames de conscience leur contribution au génocide.

Bien sûr, personne ne pourrait interdire à l'Union européenne de se penser comme un espace réservé aux chrétiens (14). Ce serait un choix de société. Une société forcément non démocratique car elle ne garantirait pas à ses citoyens la liberté de religion. Ce serait opter pour une vision du monde fondée sur la notion de "choc des civilisations", sur l'idée que des visions théologiques du monde différentes ne peuvent pas coexister. Ce serait opter pour une vision du monde fondée sur la compétition absolue et niant la possibilité d'une société mondiale articulée autour de la coopération. Une vision du monde fondée sur la peur, notamment sur la peur de l'Autre, de celui qui est "différent" par son aspect physique ou par sa culture.

Or, la peur est mauvaise conseillère, et ceux qui se laissent guider par elle finissent par contribuer à l'avènement de ce qu'ils redoutaient le plus, de ce qui était à l'origine de leur peur. Parfois, la peur peut aussi conduire au ridicule. C'est ainsi que dans leur hâte d'aligner à tout prix des arguments contre l'adhésion de la Turquie certains vont jusqu'à rappeler - en disant que c'est un aspect cependant secondaire - que "la langue turque est totalement différente des langues indo-européennes" (15) ! ! ! À ce titre, il faudrait refuser la citoyenneté européenne aux Basques, aux Finnois et aux Magyars…

Il n'y a vraiment que la peur pour conduire des êtres cultivés et avisés à écrire de pareilles absurdités. Ce qui est vraiment dangereux par les temps qui courent c'est exactement cette peur maladive de tout ce qui n'est pas "comme soi", de tout ce qui n'est pas "homogène", cette peur savamment entretenue par les théories du "choc des civilisations". Cette façon d'envisager l'histoire que nous construisons au quotidien nous paraît absurde et suicidaire pour l'espèce humaine. Gare donc à la peur !

Pour se rendre compte de l'unicité du genre humain, il suffit de se plonger dans les contes véhiculés par les traditions populaires des différentes civilisations. On y va de surprise en surprise, en découvrant que les mêmes histoires, les même fables sont contées partout dans ce monde, car les êtres humains, où qu'ils soient et quelles que soient les formes que revêt leur culture, valorisent et cultivent les valeurs de la loyauté, de la solidarité et de la bonté, et condamnent sans appel la méchanceté, l'avarice et la trahison.

L'adhésion de la Turquie à l'Union européenne devrait avoir lieu dans une dizaine d'années. La décision de principe devrait, elle, être prise en ce mois de décembre. Les critères fixés de longue date pour que l'adhésion puisse se concrétiser n'ont pas varié, et Ankara met tout en œuvre pour pouvoir satisfaire à ces critères.

La réponse qui sera faite à la Turquie en cette fin d'année 2004 engagera notre avenir à long terme. Si nous refusons le principe de son adhésion, nous risquons de perdre beaucoup en termes géopolitiques et de civilisation. Si nous proclamons haut et fort la vocation de la Turquie à intégrer l'Union européenne, le futur restera ouvert.

Encore faudra-t-il ne pas oublier la subtile distinction qui existe entre dire "oui, à condition que" et "non, sauf si".

Il faudra que le "oui" soit franc, qu'il permette au peuple turc de savoir que nous le voulons à nos côtés pour bâtir une Europe fraternelle, diverse et unie autour des valeurs fonda-mentales des droits humains et de la solidarité entre les êtres. Et que, par là-même, la Turquie sache que dès que les conditions fixées d'un commun accord seront remplies aucune tergiversation ne sera plus possible.

Pedro Vianna

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