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Africultures

La revue des cultures africaines

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Entretien avec Kidi Bebey

Paris, septembre 1999

Appartenir au monde

Taina Tervonen
Africultures - n°22

Rédactrice en chef de Planète Jeunes, Kidi Bebey explique le fonctionnement du premier magazine panafricain pour la jeunesse de l'Afrique francophone. Le succès du journal a donné naissance à un " petit frère ", Planètes Enfants, qui paraît depuis mars 1998.
Quelle est l'histoire de Planète Jeunes ?
Planète jeunes a été créé en décembre 1993. Si le magazine est diffusé essentiellement en Afrique, cela ne veut pas dire qu'il soit sur l'Afrique. C'est d'emblée un magazine d'ouverture sur le monde. Les lecteurs ont une demande très forte d'appartenance, sans condescendance, à un monde où les jeunes partagent les mêmes problèmes, ont certains goûts en commun. Ils ne veulent pas être considérés comme de pauvres petits Africains.
Aujourd'hui, le magazine atteint une diffusion de 50 000 exemplaires, avec un taux de circulation d'environ 17 lecteurs par exemplaire. Environ 90% des ventes se font en kiosque, l'abonnement restant une forme culturellement difficile à adapter en Afrique.
Vous avez des partenaires assez importants.
Nous fonctionnons dans le cadre d'une association loi 1901 qui a été constituée pour rassembler des fonds institutionnels ou privés pour faire un journal qui ne soit pas trop cher. Le journal coûte ainsi 600 CFA (6 FF) grâce aux subventions du ministère des Affaires étrangères, de la Francophonie, du Comité catholique contre la faim et de Bayard Presse. Mais nous nous situons dans une économie de marché. Nous ne voulions pas faire de journal gratuit, parce qu'on se l'attribue d'une autre manière, parce qu'il est difficile d'analyser son impact, parce qu'on serait encore dans l'univers de la condescendance. Nous voulions un journal payant que les lecteurs s'approprient. C'était aussi une façon de prouver à toutes ces personnes qui disent que les jeunes Africains ne lisent pas que ce n'est pas l'envie de lire qui manque mais un produit adapté à leur portefeuille et à leurs goûts.
Comment choisissez-vous les sujets ?
Nous avons une ligne éditoriale à la fois précise et en évolution, en fonction des goûts des lecteurs. Moi-même, je voyage en Afrique régulièrement. Je passe du temps avec les jeunes dans les lycées, dans les boîtes, dans la rue, les bibliothèques... Nous travaillons aussi avec les animateurs qui présentent le magazine et testent certaines rubriques avec des focus-group. Les lecteurs eux-mêmes participent énormément au magazine, dans les rubriques de courrier, de débat, de correspondants, de conseils… Nous recevons environ 400 lettres par mois. Le magazine s'est transformé en confident.
Dans la ligne rédactionnelle, l'ouverture sur le monde est primordiale. Pas seulement regarder ce qui se passe ailleurs mais aussi avoir une place dans le monde. Nous avons aussi une dimension éducative : un journal qui apporte des informations mais apprend aussi à réfléchir, à décider, à penser à son avenir. Une troisième dimension est la participation.
Quelle place ont les sujets locaux ?
Nous avons des suppléments régionaux de huit pages dans quatre pays, Côte d'Ivoire, Gabon, Bénin, Cameroun, faits complètement sur place. L'idée serait d'en avoir un pour chaque pays. Cela permet à des jeunes d'écrire pour des jeunes.
Vous avez beaucoup de Noirs américains et de personnes issues de l'immigration en couverture. Comment choisissez-vous ces vedettes ?
C'est un des choix les plus difficiles ! C'est toute l'équation compliquée d'un journal panafricain. Comment trouver quelqu'un qui soit connu de Nouakchott à Bangui ? Le choix se fait par rapport aux demandes des lecteurs, au feeling sur l'actualité et avec un peu d'intuition.
Sur six couvertures de l'année, il y en a environ quatre avec des personnes issues du monde noir, pas forcément de l'Amérique. C'est important d'avoir une présence dans le monde à travers ces personnes. C'est vrai que les Américains ont un pouvoir fédérateur parce qu'on les connaît souvent mieux que les artistes africains qui sont à deux pas de chez soi !
Il existe des journaux nationaux de jeunes en Afrique. Comment vous situez-vous par rapport à ces journaux ?
Certains sont nés de la preuve que nous avons apportée qu'il y avait un marché et une attente. Il y a une vraie demande, maintenant à chacun de pousser vers la qualité. C'est important de ne pas être seuls sur le terrain. De toute façon, on est différent parce qu'on est panafricain.
Vous disposez aussi de moyens différents des journaux nationaux.
Oui, une partie des fonds est subventionnée, mais une autre vient des recettes publicitaires. On est dans une bataille commerciale, d'autant plus que les subventionneurs sont censés se retirer à moyen terme. Je pense que c'est très bien de mettre la barre haut, de ne pas faire un journal cheap parce qu'on a peu de moyens. On est face à un public qui mérite plus.
Vous parliez tout à l'heure de la mentalité de condescendance par rapport à l'Afrique. Qu'en pensent les jeunes ?
Je pense qu'il y a une nouvelle génération, qui ne voit plus les choses comme avant, qui voit le monde régulièrement par la télé et qui trouve inaudible d'être face à des jeunes qui ne vont pas s'intéresser à eux juste parce qu'ils sont Africains. Ou qui vont s'intéresser à eux juste pour les aider. Ce n'est pas un rapport normal entre deux jeunes de 18 ans. C'est un schéma mental des jeunes Européens, une attitude qu'ils n'ont pas face à de jeunes Américains ou Australiens. C'était important de le faire sentir dans le magazine : on vous prend au sérieux, on vous prend pour ce que vous êtes, c'est-à-dire des jeunes d'aujourd'hui. Vous pouvez avoir un certain nombre de problèmes mais vous avez toutes les potentialités parce que vous avez 15 ou 18 ans. Personne n'a le droit de vous dire que d'emblée il y a moins de chances pour vous. Vous aurez peut-être plus de difficultés, mais vous pouvez vous armer avec du savoir, avec de l'énergie, du courage et du dynamisme pour changer votre avenir.
Propos recueillis par Taina Tervonen

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